[ DOSSIER DE LA RÉDACTION ] BOKO HARAM : L’anthologie d’un tueur.

L’éclosion d’une menace terroriste

Ville de Maiduguri, dans l’Etat de Bornou, Nigéria. An 2002. Un dénommé Mohamed Yusuf met sur pied ce qui sans le savoir, 7 ans plus tard deviendra la plus grosse menace terroriste qu’a jamais connu le Nigéria.

Du régime Yusuf à la débandade Shekau

Selon Mathieu Guidère, professeur à l’Université Toulouse-Jean Jaurès, Boko Haram fut une secte jusqu’en 2009 avant de devenir un mouvement insurrectionnel après la mort de son fondateur Mohamed Yusuf, et la succession de ce dernier par Abubakar Shekau à la tête de l’organisation.

Lorsqu’on sait qu’à l’origine le mouvement islamiste opère essentiellement dans le cadre d’attaques anti-gouvernementales, visant à l’instauration « d’un Etat islamique au Nigéria », il est facile de remarquer aux vues des nombreux attentats meurtriers commandités par Boko Haram, que la secte s’est en effet éloignée de l’objectif originel de la charia pour tous.

Au grand désespoir du Nigéria, qui dès lors deviendra le théâtre d’un nombre colossal d’attaques en tout genre. Attentats à la bombe contre des églises chrétiennes, des gares, des hôtels, des bâtiments officiels, incendies et assassinats ciblés, etc. Le pays est rapidement plongé dans le noir, en dépit des offensives lancées par l’armée nigériane contre les djihadistes. Amenant le président Goodluck Jonathan, le 14 mai 2013, à proclamer l’état d’urgence dans les trois Etats de Borno, Yobe et Adamawa, alors assaillies par les membres de Boko Haram.

Mais le rapt le plus important est certainement l’enlèvement de 276 lycéennes âgées de 12 à 17 ans, suite à un raid sur la ville de Chibok, le 14 Avril 2014.

« J’ai enlevé les filles. Je vais les vendre sur le marché, au nom d’Allah (…) les filles, vous devez quitter l’école et vous marier », déclarait Abubakar Shekau. La capture de ces jeunes filles a d’ailleurs entrainé un mouvement planétaire, des personnalités aux internautes à travers le monde : #BringBackOurGirls, sommant les islamistes de Boko Haram de rendre leur liberté à ces jeunes filles.

 Du conflit nigériano-nigérian aux portes du Cameroun.

En près de 8 mois de confrontation avec l’armée tricolore, la secte islamique a réussi à s’ériger au rang de menace majeure et inédite à la stabilité du peuple camerounais, jaloux de sa paix sempiternelle et si précieuse.

Pose d’explosifs , attaques de véhicules de transports en commun et de bases militaires, incendie dans des villages, vols de bétail … la multiplication depuis des mois des actes de la nébuleuse Boko Haram dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun inquiète, et avec raison , les autorités de ladite région, et laisse pendre une épée de Damoclès sur la population locale, effrayée.

Kolofata, acte 1.

En la date du 28 juillet 2014, Kolofata , localité de l’Extrême-nord ( département du Mayo Sava) , subissait un assaut de plusieurs centaines de djihadistes armés, soldé par l’enlèvement de notoriété publique d’Agnès Françoise Ali, épouse du vice-premier ministre en charge des Relations avec les assemblées Ahmadou Ali , et de plusieurs autres personnes, dont le sultan de Kolofata, Seiny Boukar Lamine ainsi que sa femme et ses cinq enfants.

Les affrontements armés aboutissent à 16 morts (2 gendarmes et un soldat du BIR, 9 djihadistes et 4 civils camerounais) et 17 otages, selon le gouvernement camerounais, qui suite à ce raid renforce le barrage militaire dans l’extrême-nord, et l’assaut aérien avec des hélicoptères et des avions de chasse.

Fotokol, acte 2.

L’armée nigériane après avoir essuyé une défaite contre Boko Haram dans l’affrontement de Gamboru Ngala (à la frontière avec le Nigéria), voit au moins 300 de ses soldats repliés dans la ville de Fotokol au Cameroun.

Les djihadistes intentent plus tard de détruire le pont reliant les deux villes, sans succès, aux vues du déploiement de 1200 hommes avec 8 chars de l’armée camerounaise à Fotokol, au jour du 25 Aout 2014. Le « gong » de l’affrontement sonne ainsi : Tirs de mortiers, ripostes d’artillerie, incursions armées … Entre le mois d’Aout et celui de novembre, le bilan est assez lourd : au moins 26 morts dans les rangs camerounais et 263 djihadistes (source : armée camerounaise)

Amchidé – Limani, acte 3.

Véhicules blindés en provenance du Nigéria. Les islamistes de Boko Haram prennent  simultanément d’assaut le 15 Octobre 2014 les villes camerounaises d’Amchidé et Limani à la frontière camerouno-nigériane.

Amchidé est la scène d’un réel carnage : Une trentaine de civils massacrés, décapités pour certains, des églises (catholique, protestante, mosquée) incendiées, ainsi que des commerces avoisinants. Les assaillants tentent également une attaque kamikaze à la voiture piégée dans un fief du Bataillon d’Intervention Rapide, explosion évitée in extremis.

Les 250 soldats du BIR se voient donc opposés aux centaines de gladiateurs islamistes au volant de leurs chars.

Le gouvernement camerounais fait état de 8 morts et 7 blessés parmi ses soldats, ainsi que de 107 éliminés.

Kolofata, une fois n’est pas coutume !

Lundi 12 janvier,  une attaque de plus était perpétrée par les assaillants islamistes venant du Nigéria voisin dans le camp militaire de Kolofata, à une dizaine de kilomètres de la frontière. D’après le communiqué du Ministre de la communication :

 » 143 terroristes tués et un important arsenal de guerre saisi … coté camerounais, on dénombre une perte en vie humaine (…) ainsi que quatre blessés. « 

Le Caporal-Chef Bella Onana, paix à son âme, perdait donc la vie à l’issue de cet attentat. L’arsenal lui comprenait notamment des fusils d’assaut de différentes marques, des armes lourdes, des munitions et des terminaux de transmission entre autres.

Cette attaque n’est certes pas le premier maillon de cette chaine meurtrière, mais certainement le plus virulent ; marquant la montée en puissance de la secte Boko Haram dans ses attaques en direction du Cameroun, et la mise à exécution des menaces allant contre le gouvernement Biya.

 » Paul Biya, si tu ne mets pas fin à ton plan maléfique, tu vas avoir droit au même sort que le Nigeria (…) Tes soldats ne peuvent rien contre nous  »

Telle était la mise en garde adressée au président de la République du Cameroun, par le chef du groupe islamiste Boko Haram, Abubakar Shekau, dans une vidéo postée sur YouTube le 5 Janvier dernier.

 » Mettre fin à un plan maléfique « , de quoi serait-il question ?

Une interrogation de plus sur le réel dessein de la secte islamique sur le territoire camerounais, survenant après une autre récente controverse.

Il s’agit bien sûr de la libération le 11 Octobre 2014 des 27 otages de Boko Haram enlevés lors de l’attaque armée de Kolofata, parmi lesquels 10 ouvriers chinois et 17 camerounais (dont l’épouse d’Amadou Ali), qui a laissé derrière elle une vague d’ambiguïté quant à la procédure ayant conduit à ladite libération.

Le gouvernement était-il en contact avec les membres de la secte dans le cours des négociations ? S’agissait-il d’un paiement de rançon ? Y a-t-il eu échange de prisonniers, des djihadistes détenus contre les otages en question ? Nul n’est réellement fixé.

« Je n’ai aucun commentaire à faire dès lors que tous les moyens ont été mis à contribution pour obtenir la libération de tous les otages », nous laissait sur notre faim le porte-parole du gouvernement camerounais Issa Tchiroma Bakary, se voulant visiblement des plus évasifs.

Poussant les plus téméraires à soupçonner une vaste machination, une collaboration entre les membres du gouvernement camerounais eux-mêmes, et ceux de la secte islamiste Boko Haram ; théories qui évidemment ne trouvèrent confirmation.

 « Boko Haram est en train de mettre le feu et personne ne bouge le moindre petit doigt » s’indigne un responsable militaire après un raid meurtrier de plus contre une ville de l’Extrême-Nord.

Car pour le Cameroun et le Nigeria, principales cibles de la secte, la pilule a du mal à passer quant au manque d’intérêt de la Communauté Internationale face à la progression dangereuse de Boko Haram, dont les actes barbares ne semblent émouvoir que les familles des victimes de ces derniers, abandonnées à elles-mêmes.

Un concert des nations s’inspirant de la mobilisation qu’a récemment connu la France. Mais est-ce réellement le remède miracle ?

Ne nous voilons pas la face : Qu’il s’agisse des dirigeants africains ou des populations elles-mêmes, la léthargie vient autant de l’intérieur que de ces puissances étrangères qu’on accuse de ne pas se mobiliser. Une assistance régionale battant en retraite, une Afrique désintéressée, cela est un fait.

L’opportunité est pourtant donnée aux africains à travers les réseaux sociaux, et médias satellitaires de faire passer un « May Day » haut et fort, et par la suite aspirer à rallier d’autres contrées à leur mouvement, car oui il s’agit du leur, pas celui de Kolofata, ou de Baga seuls. Spéculer et verser quotidiennement dans des débats infructueux sur des plateaux de télévision, avec des intervenants avançant avec hargne des arguments erronés pour la plupart, ne sont guère des alternatives valides. Ces « journaleux  » comme on dit. Triste constat.

Et par la suite jeter la pierre à la France qui a connu une mobilisation incommensurable suite à l’attentat contre le journal Charlie Hebdo. 12 morts, insignifiantes face aux milliers de décès causés par la répression de Boko Haram au Nigeria comme au Cameroun. Doit-on penser que leurs vies valaient plus que celles de milliers d’africains ? Oui, la France est détentrice d’un arsenal médiatique énorme, et de ce fait une mobilisation planétaire est plus facile. Oui, les africains souffrent de désinformation de la part de leurs médias rendant à contrario une mobilisation difficile (car les populations ne sont effectivement pas assez informés (mais quand même)).

Se plaindre, mettre en avant les avantages de l’autre qu’on n’a pas forcément, et appeler à l’aide n’a jamais déplacé des montagnes. Qu’avez-vous fait vous-mêmes ? Aidez-vous, et le ciel vous aidera.

 » Etre les 276 lycéennes de Chibok  » ou  » Etre Kolofata  » aurait indéniablement été une première pierre à l’édifice de la révolution.

  » Le séisme vient du Nigeria et nous nous battons seuls pour contenir la menace « 

Se désole quant à lui un chef du Bataillon d’Intervention Rapide (BIR), unité d’élite de l’armée camerounaise déployée dans la région de l’Extrême-Nord en première ligne de la guerre contre Boko Haram, comptant dans ses rangs plus de 2000 hommes.

Car ne l’oublions pas. Boko Haram à la base c’est « Le problème du Nigeria », où il sévit depuis bientôt 6 ans. Cependant, l’armée nigériane semble un peu aux abonnés absents laissant le poids de ce conflit « nigériano-nigérian » sur les épaules de son voisin camerounais. Ce dernier a en effet connu en un laps de temps, une déferlante de la part des djihadistes.

Pour Mgr Ignatius Kaigama notamment, archevêque de Jos, ville nigériane scène d’attaques à répétition de la secte, les évènements camerounais démontrent que toute la région est menacée.

« (…) Cela démontre à quel point la situation est grave. Mais cela ne touche pas seulement le Nigéria ; les pays voisins aussi. Et là-bas, ils vont faire la même chose qu’ici. C’est pourquoi nous appelons à des efforts concertés pour régler cette question de Boko Haram … Et quand ils auront fini avec ce pays-là, ils iront surement au-delà. Donc, nous appelons à ce qu’une solution efficace soit trouvée, qui doit être mise en œuvre d’abord par le Nigéria, mais ensuite le soutien de la communauté internationale est nécessaire (…) » exprime-t-il sur les antennes de RFI.

 Nigéria, Cameroun … Niger, Tchad … Au secours !

Il est un fait qu’il est impossible d’ignorer: Boko Haram ne cesse d’élargir sa zone d’impact. Ses assauts dans les villages frontaliers avec le Tchad et le Niger inquiète les autorités et les populations voisines.

Le maire de Diffa au Niger, Hankaraou Biri Kassoum déplorait d’ailleurs récemment qu’on pouvait « apercevoir le drapeau noir des djihadistes flotter de l’autre coté (de la frontière) (…) toutes les grandes villes du Nigéria proches du Niger sont à présent sous le contrôle de Boko Haram, nous vivons dans la peur d’éventuelles attaques des islamistes »

De plus, si la secte islamiste venait en effet à étendre son insurrection sur le modèle nigérian dans toute la sous-région, il y aurait matière à s’affoler. Deux femmes kamikazes se faisant exploser sur un marché tuant 4 personnes à Potiskum (Nord-Est du Nigeria) ; Un attentat à la bombe, placée sur une petite fille de 10 ans faisant au moins 20 morts dans la ville de Maiduguri, pour ne citer que les plus récents en date : Des actes d’une barbarie sans pareille.

Prise d’assaut par les djihadistes le 3 janvier dernier, la ville de Baga, sur les rives du Lac Tchad, a essuyé d’énormes pertes en vies humaines bien qu’un bilan clair n’ait pas été établi par les autorités locales. Qualifié d’attaque  » la plus meurtrière » perpétrée par Boko Haram depuis le début de son «règne» en 2009, par une armée nigériane totalement dépassée et en retrait , ce raid renoue avec l’insurrection génocidaire dans un pays , déjà à feu et à sang , 13 000 morts et 1.5 millions d’habitants déplacés plus tard (Source : Amnesty International )

 

Chars tchadiens, armes russes : La cape de Superman.

La « réponse régionale » s’est faite attendre c’est le moins que l’on puisse dire. Le président ghanéen, John Dramani Mahama, président en exercice de la CEDEAO déclarait quelques jours auparavant espérer parvenir à un plan d’action spécifique dans l’éradication de la menace terroriste sur le continent.

« Nous ne pouvons pas rester là sans rien dire, à attendre les bras croisés que la communauté internationale intervienne, pas quand nos frères et nos sœurs sont massacrés et brulés dans leurs maisons et dans les rues de leurs villes … » sont ses termes.

Une colonne de 400 véhicules blindés quittait le 16 janvier dernier la ville de N’Djamena au Tchad, en direction du sud pour rejoindre le Cameroun. Le gouvernement tchadien envoie ainsi ses valeureux soldats en appui aux forces armées du Cameroun et du Nigéria, au front face aux terroristes de Boko Haram ; cette armée tchadienne que la réputation précède désormais du fait de son action remarquable aux cotés de la France dans la lutte contre les groupes djihadistes du Mali 2 ans auparavant. Ce coup de pouce tombe donc à point nommé, car l’armée camerounaise, bien qu’ayant jusqu’ici fait barrage plus ou moins efficacement aux assaillants de la secte islamiste, ne saurait par ses seuls moyens contenir cette menace de plus en plus grandissante.

Ceci dit, le gouvernement tchadien a également des raisons de voir Boko Haram comme un « ennemi de ses intérêts vitaux « .

« (…) la libération de cette localité (de Baga), qui constitue l’épicentre de nos échanges économiques, est indispensable à la relance du trafic et à la circulation des biens et des personnes en toute sécurité. » déclarait le président Idriss Deby Itno face à son assemblée.

En outre, cette néo-coalition se voit renforcée par l’intervention providentielle la Russie. Lors d’un entretien avec le chef de l’Etat Paul Biya, l’ambassadeur russe au Cameroun, Nikolay Ratsiborinskiy a affirmé que le gouvernement de Poutine fournirait des armes modernes, et systèmes des plus sophistiqués de dernière génération à l’armée camerounaise dans le but de lutter plus efficacement contre Boko Haram .

L’équipement militaire attendu « touche l’artillerie, y compris l’artillerie de missiles, la protection aérienne, le système anti-aérien de missiles et de canons, le transport de personnel, les camions blindés et les autres équipements et armements « . Après l’Allemagne, qui elle avait déjà aidé à l’armement des forces militaires camerounaises, c’est donc au tour de la Russie de se mobiliser dans la lutte anti-terroriste contre les insurgés islamistes de Boko Haram en Afrique.

Dans l’espoir que la secte islamiste connaisse actuellement ses derniers jours

Ayons une pensée pieuse pour tous ces hommes honorables, tombés au front, qui corps et âme se sont battus pour la nation toute entière, ainsi que pour les centaines de civils qui pour une raison ou pour une autre ont été cruellement arrachés à la vie.

Par JK Moukoury

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