Récit d’une escapade à Bimbia (Région Sud-Ouest)

C’est bien installé au fond d’un bus me conduisant à Yaoundé que j’ai trouvé – je l’espère – les bons mots pour exprimer mon ressenti sur ce déplacement qui s’achève dans trois à quatre heures. Au fur et à mesure que ce véhicule avance, les arbres et le paysage défilent et nous les laissons derrière nous. À l’instar de la course du temps, qui avance dans une seule direction, nous laissant et abandonnant à nos seuls souvenirs, bons ou mauvais, ce sont les balises de notre passé.

Dans un passé récent  – en réalité, il y a quarante-huit heures – je succombai à une vieille tentation, une envie ancienne de visiter l’ancienne enclave esclavagiste de Bimbia, on en avait plus ou moins entendu parler et voici ce que mes recherches antérieures à la visite révélaient comme informations : le port négrier de Bimbia, découvert en 1987 au sud-ouest du Cameroun, représente 10% du trafic de la traite négrière. Il est paradoxalement mal connu, en comparaison avec de célèbres sites tels que l’île de Gorée ou la Gold Coast. La candidature de ce site au patrimoine mondial de l’humanité a été portée il y a un peu plus d’un an par la désormais ex-ministre de la culture Camerounaise Ama Tutu Muna au siège de l’Organisation des Nations Unies. Ces informations sont autant de signes en faveur de la supposée importance accordée à cet important vestige du passé de notre pays, de notre continent et de l’humanité. Le site de Bimbia inscrit au patrimoine mondial de l’humanité, ce n’est hélas qu’un vœu pieu tant la réalité du lieu est bien éloigné des ambitions officiellement affichées ; j’y reviendrai un peu plus loin dans le texte, préférant débuter le récit par le voyage en lui-même.


 

Se rendre à Bimbia, en partant de Douala, c’est une expérience sensorielle agréable à vivre, pour peu qu’on bénéficie d’un véhicule assez confortable, mes compagnons de voyage ne me contrediront – peut-être – pas. Au relief et au terrain, respectivement plan et sablonneux de la région du Littoral, ont succédé la rocaille, le relief montagneux et vallonné de la région du Sud-Ouest, des corridors bordés par des plantations de bananiers et de palmiers, des collines – coiffées de plans d’ananas – en haies d’honneur pour saluer les départs ou les arrivées des autochtones et des visiteurs.

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“J’ai ressenti cette marche comme un aperçu de ce qu’ils ont vécu, une courte imprégnation dans leur enfer”

Au Français a succédé l’Anglais, la langue nationale majoritaire dans la région. En somme, c’est un véritable plaisir visuel et auditif.  Le voyage ne fait pas parti du site à découvrir, mais ce serait malhonnête de dissimuler le fait que cette expérience de la diversité géographique, linguistique et culturelle – dans un sens général – qui fait la beauté et la particularité de notre pays, participe grandement au plaisir de la visite ; mon seul regret ne surprendra pas grand monde : ne pas avoir goûté les spécialités culinaires locales, en fait c’est un excellent alibi pour y retourner. Si mes (nos) organes de sens ont été particulièrement sollicités, il ne va pas s’en dire que les muscles et les articulations ne se souviendront pas – 48 à 72 heures selon les individus et leurs conditions physiques – de ce déplacement.

La topographie du site de Bimbia n’a pas grand-chose de particulier, si on se déplace par les airs. Mais accéder au site par la force de ses cuisses et mollets – les moteurs de BM-double pieds, comme on dit vulgairement – équivaut à une épreuve de l’Ironman, surtout pour le (s) sédentaire (s) que je (nous) suis (sommes). N’y voyons pas un début de critique, non, j’ai aimé marcher – et souffrir sur 17 km de pentes et cols, rivalisant d’abondance en gadoue et en pierres, dont nos pieds garderont des traces – avec de joyeux et vaillants compagnons de quelques heures. Comment ne pas mettre notre périple en rapport avec ce qui se déroulait là, trois à quatre siècles avant nos naissances ? Des jeunes et moins jeunes hommes, femmes et enfants, privés de liberté et réduits à la bestialité, évoluant à la file indienne, sous un soleil de plomb ou une pluie diluvienne, leurs cris et leurs larmes, les coups de fouets, vers une destination sans retour, un aller simple vers une terre d’asservissement.

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J’ai ressenti cette marche comme un aperçu de ce qu’ils ont vécu, une courte imprégnation dans leur enfer. J’en assume pleinement la subjectivité ; de toute façon, marcher un peu c’est bon pour la santé, à condition d’avoir été prévenu ou préparé physiquement et mentalement ; je me fais écho ici de certaines jérémiades. Aussi, est-il utile de rappeler qu’ « un kilomètre à pied, ça use les souliers » ? Certains l’ont appris à leurs dépens, malheureusement. Il vaut mieux être bien chaussé, en privilégiant la solidité à l’esthétique.

Ghandi disait : « C’est dans l’effort que l’on trouve satisfaction », dans notre contexte, la jubilation est apparue au bout de l’effort. Plus nous gagnions en altitude, meilleure était la vue sur le référentiel de ladite altitude : la mer. Ne rêvez pas d’eaux turquoises – allez à Chaaya Lagoon Hakuraa Huraa pour ça – mais imaginez un galion accosté sur cette île – posée là comme un nénuphar – à quelques 300 mètres – que les esclaves traversaient en pirogue  – du rivage, remplissant ses cales de sa macabre cargaison, puis levant l’ancre pour un horizon lointain. Cette fois-ci, l’expérience visuelle fait appel à notre imagination, à nos émotions, ce qui est sans doute très important dans un devoir de mémoire. La dernière partie du parcours est en faux plat descendant – une expression que nous empruntons volontiers au monde du cyclisme – qui nous conduit à l’entrée du site négrier de Bimbia.

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L’accès au lieu du port négrier était en réalité le début de mes déceptions concernant le site de Bimbia. Je vais essayer de les énumérer de façon succincte et concise, et dans la mesure du possible, expliquer pourquoi je pense que ce sont des crève-cœurs, en respectant un ordre thématique :


 

Le danger humain 

L’entrée – et le site lui-même – n’est protégée des pillards, maraudeurs et autres voleurs décidés de s’attaquer aux richesses du site, que par une frêle clôture – que nous n’avons eu aucun mal à contourner nous-mêmes – et par une plaque, un écriteau annonciateur du lieu. Peut-être mon propos est excessif, mais ce n’est pas normal d’abandonner un site d’une telle importance sans protection, avec pour seuls vigiles et gardiens ce qui m’a semblé (parfois) ressembler à des totems. C’est clairement de la négligence, de l’imprudence.

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L’insécurité du site ne viendra pas uniquement d’indésirables visiteurs, mais également des touristes – aussi souhaitables fussent-ils – eux-mêmes. En effet, une fois le complexe négrier atteint, nous l’avons envahi avec une frénésie digne des grandes invasions barbares, sautillant sur des piliers pluricentenaires, tel un essaim de sauterelles s’abattant dans les champs ; le fanatisme religieux en moins, ça m’a évoqué les récents dégâts à Palmyre. C’était la « Planète des Singes » ; des singes prenant des selfies. Ce trésor national à valoriser ne nous survivra peut-être pas, aurait-il été mieux que l’on ne le redécouvre pas ? Je ne pense pas. Il existe des solutions que nous pouvons importer, heureusement, d’autres pays ont déjà fait face à cette question de la protection des sites archéologiques et nous pouvons nous inspirer d’eux. Par exemple, un circuit balisé – avec des stations d’arrêt pour des causeries ou des reconstitutions historiques – manque cruellement ; il a pour avantage de canaliser le flux de visiteurs, et de rythmer leur progression sur le site. Cette banale solution réduirait de façon drastique le risque de dégradation humaine du site. Mais ce n’est pas le seul danger, évidemment.


Le danger environnemental

L’une des premières remarques que je me suis faite en observant les vestiges du complexe esclavagiste de Bimbia c’est leur abandon total aux forces de la nature. Les pierres qui jadis constituaient de solides bâtisses sont offertes en pâture à des algues vertes – qui les vident de leur substance minérale et – qui les fragilisent. Une verdure bien belle mais également un puissant agent destructeur. Le second facteur environnemental était assez facile à deviner : le climat local. La forte pluviométrie et l’humidité ambiante – qui s’infiltre dans les faiblesses de la roche – associées au cycle de gel et du dégel, finiront par craqueler ce qui reste comme structure encore observable sur le site de Bimbia. Enfin, et sans être exhaustif, l’air marin – et donc salin – est aussi un agent de corrosion/fragilisation de la pierre et des métaux. Encore une fois, il existe des solutions : les techniques de conservations de la pierre chères aux archéologues. Je vais les citer, sans les expliquer, ce sont : les traitements biocides, les nettoyages, la consolidation superficielle, le dessalement, les réparations, la consolidation interne et le renforcement, la protection et le moulage. Sans elles, nous assisterons, impuissants, à la destruction de ce site touristique. Le voyage à Bimbia, sur les traces de nos ancêtres esclaves, était censé répondre à un devoir de mémoire, à une exigence d’entretenir le souvenir des souffrances subies là par des milliers de personnes. Mais comment y parvenir lorsque les touristes sont abandonnés à eux-mêmes ?

 

“J’ai trouvé ça décevant, et un poil énervant d’avoir effectué tout ce chemin pour ne rien apprendre de nouveau…”

 

Le devoir de mémoire… Mais quelle mémoire ?

 Voici en résumé la mémoire que j’aurai pu ramener de Bimbia : « le site a été découvert en 2008 », « le site fait 45 hectares », « des recherches sont toujours en cours » et « les Noirs ne vendaient pas les Noirs aux Blancs, ils étaient dupés ».

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Des paroles écoutées plus ou moins religieusement, non sans questionnement, mais avec une certaine lassitude d’un esprit qui se sent floué mais ne réagit – presque – pas, du moins en public, très probablement par respect pour notre interlocuteur commun, notre préposé à la visite, celui que je me refuse toujours d’appeler guide. Il n’y a point d’intérêt à discuter ici de chacune des approximations historiques de notre « ami » de circonstance mais je ne peux m’empêcher d’évoquer la sensation d’inachevé ressentie par le groupe. Le « guide » n’était au fait de pratiquement rien à propos du site : l’âge du site et la méthode de datation, le fonctionnement exact du complexe etc. J’ai trouvé ça décevant, et un poil énervant d’avoir effectué tout ce chemin pour ne rien apprendre de nouveau. Au point où je me suis demandé si nous n’étions pas les dindons d’une farce, c’était tellement aberrant qu’une partie de moi est dans le doute – le pire des maux car il les suppose tous – et que ce soit avéré ou pas, j’ai intérieurement crié à l’escroquerie ; c’était une véritable arnaque. Pour un site candidat à l’appartenance au patrimoine mondial de l’humanité, le port négrier de Bimbia ne se montre pas à la hauteur de l’enjeu : sans fouille active, sans personnel qualifié pour assurer la visite et répondre aux interrogations des touristes, sans signalisation visuelle et – pourquoi pas – sonore, sans aucune brochure expliquant comment fonctionnait le site et sans boutique de souvenirs, Bimbia n’accèdera jamais à la place qu’il mérite. C’est un parfait exemple du potentiel touristique mal exploité de notre pays ; n’ayant pas toutes les compétences et le savoir requis pour en discuter, je ne vais pas en dire plus.


 

Finalement, qu’est-ce que j’ai retenu de cette découverte du port négrier de Bimbia ? Comme unique point positif, la beauté de la région, j’ai de magnifiques images gravées dans la mémoire.

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Il y a clairement des choses à découvrir dans le coin.  Les points négatifs, je les ai déjà listés et je vais les résumer dans les mots amateurisme et désinvolture. Ce qui est bien dommage car ils pèsent lourd dans la balance, je pense qu’en l’état actuel des choses – si l’on exclut les autres activités rendues disponibles par la ville de Limbe – le site de Bimbia ne propose rien et ne vaut pas la peine d’être visité, parce qu’un peu qu’on soit un peu exigeant et passionné d’archéologie, on en conserve que de l’amertume ; heureusement, l’expérience humaine  – partagée avec les autres randonneurs – a agi en tampon de cette âcreté.

Bon, le repas convivial aussi un peu … 

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Par « Mammouth Laineux »

 

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